Appendice_Valeur 1

Sur le farniente et la détestation du travail

   L’activité agricole, opposée à celle des chasseurs-pécheurs-collecteurs, apparaît comme la première manifestation du travail : une activité pénible et ingrate, dont il ferait bon s’abstenir. D’autant que les avantages qu’elle présente ne sautent franchement pas aux yeux. James C. Scott souligne que le passage à l’agriculture sédentaire et la culture de céréales domestiquées constituent sur bien des points une régression sociale et un appauvrissement qualitatif dont témoignent les squelettes étudiés par l’archéo-anthropologie funéraire : « [La] domestication des plantes et des animaux […] a créé les conditions d’un niveau de concentration sans précédent des aliments et de la population […]. Tout en offrant des conditions idéales pour la formation de l’État, l’existence de ces camps de regroupement reposait sur des tâches beaucoup plus pénibles que la chasse et la cueillette et nuisibles à la santé de leurs habitants. Par conséquent, il est difficile de comprendre pourquoi des populations qui n’y étaient pas poussées par la faim, le danger ou la coercition auraient abandonné volontairement la chasse, la cueillette ou le pastoralisme afin de se consacrer à plein temps à l’agriculture » [1]. En effet, « le fardeau existentiel de ceux qui n’appartenaient pas à l’élite dans les États antiques était considérable. En premier lieu, […] les tâches agricoles se révélaient éreintantes. Il ne fait aucun doute qu’à l’exception possible des cultures saisonnières liées aux décrues des fleuves, les travaux agricoles étaient beaucoup plus pénibles que la chasse et la cueillette. Selon Ester Boserup et d’autres auteurs, dans la plupart des milieux naturels, seules la pression démographique ou une forme de coercition peuvent expliquer qu’une population de chasseurs-cueilleurs soit passée à l’agriculture. » [2]

    Le Dieu de l’Ancien Testament n’est le seul à considérer le travail comme une punition : « Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et mangé de l'arbre que je t'avais formellement interdit de manger, […] tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré » (Genèse, III :19). Les exemples de détestation du travail sont en effet pléthore dans les sociétés « archaïques » et prémodernes. Par exemple, l’ethnologue Jacques Lizot constate « [le] mépris des Yanomami pour le travail [;] leur désintérêt pour un progrès technologique autonome est certain. »  Chez ce peuple amazonien, « on passe les trois quarts de son existence allongé dans un hamac. La paresse, tout autant que la violence, est un trait caractéristique du tempérament yanomami. […] Alternance de petits travaux interrompus par de nombreuses pauses, suivis de repos et de participation à la vie communautaire, tel est le profil d'une journée normale pour un Yanomami. » [3]

    Le même auteur précise que « [les] Indiens sont des usagers, ce ne sont pas des possédants » [4]. Et il remarque que « [l]'économie des Yanomami est peu développée, mais quels traits la caractérisent ? La propriété des objets personnels est bornée de deux manières : par la destruction des biens lors de la mort, par l'obligation de l'échange ; un débiteur peut, quand il le veut, contraindre son partenaire à se dessaisir de l'objet qu'il convoite. La propriété individuelle ou collective de la terre est inconnue » [5].

    L’anthropologue britannique Evans-Pritchard signale à propos des Nuer, un peuple de pasteurs nilotique qu’il a étudié au cours de la décennie précédant la Seconde Guerre mondiale, leur peu de goût pour l'horticulture, quoique le millet leur soit indispensable, et pour le travail en général : « [Ce] n’est pas une simple denrée de complément, mais une nourriture essentielle, sans laquelle on aurait bien du mal à demeurer en vie. Les Nuer le reconnaissent sans réserve. Ils ne méprisent pas du tout l’horticulture et somme toute ce sont d’industrieux jardiniers. 

     Néanmoins, ils regardent l’horticulture comme une triste nécessité, qui inflige un travail dur et désagréable, et non comme une activité idéale. […] S’il est déshonorant de négliger son bétail, il n’est pas particulièrement honteux de mal entretenir son jardin. » [6]


    Quant à Marshall Sahlins, il cite le cas des Hadza, en Afrique de l’Est (Tanzanie), « qui ont refusé les bienfaits de la révolution néolithique afin de sauvegarder leurs loisirs. Circonvenus de tous côtés par des agriculteurs, ils ont refusé jusqu’à tout récemment d’adopter les pratiques agricoles, “alléguant pour motif principal que cela entraînerait trop de travail” » [7]. Il remarque que ce peuple rejoint les Bochimans, « qui, à la question néolithique, répondent par une autre : “Pourquoi planterions-nous, lorsqu’il y a tellement de noix mongo-mongo dans le monde ?” » [8]

    L’économie primitive, dit Sahlins, est une « économie » intégrant le refus du travail inutile, du travail superflu qui produit des biens excédentaires. Et, précise cet auteur, « dans la communauté des groupes de production domestique, plus grande est la capacité de travail de la maisonnée, moins ses membres individuels travaillent effectivement » [9]. C’est le travail et la peine que cette économie économise. Certaines sociétés primitives apparaissent comme des sociétés ludiques et hédoniques : ainsi les aborigènes australiens Yir Yoront ne distinguent pas entre le « travail » et le « jeu » [10].

  En fait, on pourrait considérer à bien des égards ce temps des sociétés précapitalistes comme le temps de l’organisation de la jouissance communautaire immédiate : « [Une] fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. » [11]

    Tant et si bien qu’il est jusqu’au manque qui s’exprime en déclarations jubilatoires, quand la satisfaction différée intensifie la perspective de la jouissance. C’est du moins ce que rapporte Paul Le Jeune des Indiens montagnais, dans ses Relations des Jésuites (1634) : « Je les voyais dans leurs peines, dans leurs travaux, souffrir avec allégresse. […] Je me suis trouvé avec eux en des dangers de grandement souffrir ; ils me disoient nous ferons quelquefois deux jours, quelquefois trois, sans manger, faute de vivre, prends courage, Chihiné, aye l’âme dure, résiste à la peine et au travail, garde toy de la tristesse, autrement tu seras malade ; regarde que nous ne laissons pas de rire, quoyque nous mangions peu. » [12]

    Certes, un écosystème riche en biens alimentaires semble particulièrement favorable à ce modèle économique antiéconomique [13] : comme le constate Clastres, quand « les stocks sont dans nature elle-même », à quoi bon accumuler, à quoi bon commercer ? « Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. » Ce que l’ethnologie traditionnelle concevait comme une économie de subsistance, c’est-à-dire une économie qui ne dépasse pas le stade des conditions de survie, s’est en fait révélé, avec les travaux de Marshall Sahlins, comme une économie d’abondance : « [De] deux choses l’une : ou bien l’homme des sociétés primitives, américaines et autres, vit en économie de subsistance et passe le plus clair de son temps dans la recherche de nourriture ; ou bien il ne vit pas en économie de subsistance et peut donc se permettre des loisirs prolongés en fumant dans son hamac. […] Non seulement l’homme des sociétés primitives n’est nullement contraint à cette existence animale que serait la recherche permanente pour assurer la survie ; mais c’est même au prix d’un temps d’activité remarquablement court qu’est obtenu – et au-delà – ce résultat. » [14]


    Selon James C. Scott, « [la] majeure partie de ce que nous pourrions appeler le “récit standard” a dû être abandonné face à l’accumulation des preuves archéologiques. Contrairement à ce que l’on croyait, les chasseurs et les cueilleurs n’avaient rien – c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, dans les derniers refuges où ils subsistent – de ces populations désemparées, mal nourries, toujours au bord de la famine, qu’imagine l’ethnologie populaire. En réalité, les chasseurs-cueilleurs n’ont jamais eu aussi bonne mine, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et le temps libre dont ils disposaient. En revanche, toujours en matière de régime alimentaire, de santé et de temps libre, les agriculteurs font aujourd’hui piètre figure. […] Le passage de la chasse et de la cueillette à l’agriculture […] a apporté au moins autant d’inconvénients que d’avantages » [15].

    Salhins considère du reste que parler de l’économie d’une société primitive est un « exercice d’irréalité ». En tout cas selon le sens axé sur le dessaisissement des producteurs qui est désormais affecté à ce terme. « Car les groupes domestique de la société primitive n’ont pas encore été réduits au statut de simples consommateurs ; on n’a pas encore soustrait leur force de travail au cercle familial, pour l’employer dans un domaine extérieur, l’assujettir à une organisation et à des fins autres. La maisonnée en tant que telle est chargée de la production, du déploiement et de l’utilisation de la force de travail, de la détermination des objectifs économiques. […] Comment sera utilisée la force de travail, quels seront les objectifs et produits de son activité, autant de décisions d’ordre exclusivement domestiques. Et ces décisions sont prises en vue de la prospérité domestique, elles profitent directement aux producteurs. La production est adaptée aux besoins immédiats de la famille. » Ce caractère n’empêche évidemment pas que la maisonnée soit parfois amenée à participer à des formes socialement plus diversifiées et/ou plus élargies de production, mais « [la] coopération […] ne compromet en rien l’autonomie de la maisonnée ni son projet économique, l’organisation domestique de la force de travail ni le primat des objectifs domestiques sur les composantes sociales du travail » [16].





[1] Homo domesticus, La Découverte, 2019, p.34.
[2] Homo domesticus, La Découverte, 2019, p.36-37. Ester Boserup (1910-1999) est une économiste danoise, auteur notamment d’Évolution agraire et pression démographique (Flammarion, 1970), ouvrage auquel Scott fait ici référence.
[3] « Économie ou société? Quelques thèmes à propos de l'étude d'une communauté d'Amérindiens », Journal de la Société des Américanistes. Tome 60, 1971. (https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1971_num_60_1_2072).
[4] « Économie ou société? Quelques thèmes à propos de l'étude d'une communauté d'Amérindiens », Journal de la Société des Américanistes. Tome 60, 1971, p.151 (https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1971_num_60_1_2072)
[5] « Économie ou société? Quelques thèmes à propos de l'étude d'une communauté d'Amérindiens », Journal de la Société des Américanistes. Tome 60, 1971, p.174 (https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1971_num_60_1_2072)
[6] Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d’un peuple nilote, « Bibliothèque des sciences humaines », Gallimard, 1968 (1937), p.99-100.
[7] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.82. Sahlins cite ici l’anthropologue britannique James Woodburn.
[8] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.82. Sahlins se réfère ici à l’anthropologue canadien Richard Lee, « What Hunters Do for a Living, or, How to Make out on Scarses Resources ».
[9] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.161.
[10] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.129.
[11] La Société contre l’État, « Collection Critique », Éditions de Minuit, p. 168.
[12] Cité par Marshall Sahlins in Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.89.
[13] Pierre Clastres : « Ce qui s’impose en fin de compte (ce qu’impose le grand travail de Sahlins), c’est la découverte du fait que les sociétés primitives sont des sociétés du refus de l’économie », préface à Âge de pierre, âge d’abondance, p.22.
[14] La Société contre l’État, « Collection Critique », Éditions de Minuit, p.164-166.
[15] Homo domesticus, La Découverte, p.25-26.
[16] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, « Folio histoire », Gallimard, p.145-148.




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